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Emission « Les grandes gueules », RMC, 11/14h
Mercredi 9 avril
Le mouvement lycéen s’est mis en place contre les suppressions de postes dans le second degré annoncées par Xavier Darcos. Il est parti de l’Ile de France, de la banlieue parisienne. Il y a aussi des manifestations ailleurs dans les grandes villes. Est-ce qu’il va continuer, s’amplifier ce mouvement ? Ou est-ce un épiphénomène qu’il y a traditionnellement au printemps ?
Le nombre de participants grossit à chaque manifestation. Il y en a quasiment tous les deux jours. Il y en avait une hier à paris, il y en aura une demain avec les profs et les étudiants, à l’appel de l’UNEF.
Ce qui m’intéresse dans ce mouvement, c’est qu’il est parti de banlieue, ce qui est assez rare. En général, ça ne démarre par avec les lycées professionnels de banlieue, mais là ce sont eux qui forment le gros des bataillons dans les manifestations.
C’est pour ça qu’on a invité Raphaël, qui est lycéen en Terminale S dans le 93 au lycée Eugène Delacroix de Drancy.
Pourquoi c’est parti de banlieue parisienne ?
Sur l’académie de Créteil, il y a énormément de postes qui ont été supprimés. Je ne sais plus exactement le chiffre, mais je crois que c’est de l’ordre de 1 sur 10 qui doit sauter.
Le non-remplacement des fonctionnaires touche avant tout l’académie de Créteil, la région parisienne, là où il y a beaucoup de lycées…
Je ne sais pas si cela touche en particulier l’académie de Créteil, mais c’est sur qu’elle est très touchée.
Quelles sont les conséquences concrètes pour vous les lycéens ?
Il y en a plusieurs. Déjà, on risque d’être beaucoup plus nombreux par classe. Dans mon lycée, on est déjà plus de 30 par classe et avec les suppressions de postes, on risque de se retrouver à plus de 35. S’il y a moins de profs, cela veut dire plus d’élèves dans les classes. Ensuite, supposons que c’est un prof d’économie qui ne soit pas remplacé : c’est le pilier de la filière ES. S’il n’y a plus de pilier, comment voulez-vous ouvrir une nouvelle filière ES ou du moins entretenir celle en place ? On est directement menacés de ne pas pouvoir choisir sa voir.
Mais lorsqu’on vous explique qu’il y a moins de lycéens aujourd’hui, qu’on a recruté plus de profs et qu’il faut rétablir l’équilibre…
Sur le fait qu’il y aurait moins de lycéens aujourd’hui, c’est parce qu’on a fait passé moins de monde de la troisième en seconde. Dans les années à venir, ce ne sera pas le cas…
A ce moment-là, on réembauchera des profs…
Je n’y crois pas. Il y a 15 000 postes de fonctionnaires supprimés, dont 11 200 postes de profs. Dans les quatre prochaines années, le gouvernement a prévu de supprimer 80 000 postes de fonctionnaires, qui seront principalement des profs, une fois de plus, et soi-disant pour des raisons de rééquilibrage, mais ça ne sera pas le cas.
Ce n’est pas moi qui le dit, mais c’est l’argument avancé par Xavier Darcos. Vous êtes membre de l’Alliance des jeunes pour la révolution. Il y a quarante ans les jeunes manifestaient contre leurs profs. Aujourd’hui vous manifestez pour avoir plus de profs, et pour qu’ils conservent leurs postes. C’est quasiment pour des revendications opposées…
Je n’ai pas été mandaté pour discuter de cela, mais pour parler du mouvement…
C’est amusant de voir des lycéens se battre pour leurs profs…
Moi ça ne me fait pas rire. Je ne sais même pas si mes camarades de seconde pourront continuer sur la filière de leur choix, ou s’ils pourront tout simplement aller en seconde parce qu’il n’y aura plus de profs…
Est-ce que vous n’êtes pas dans la contestation pure et simple, main dans la main avec les profs, et peut-être même manipulés par ces profs ? A cela, vous allez répondre non…
Bien sur que je vais répondre non, et j’ai un argument pour vous répondre. Hier, les lycéens étaient rassemblés en Assemblée générale. Nous étions entre 300 et 400 lycéens. Et les profs n’étaient pas là dans la salle pour nous dicter quoi faire. Ce sont les lycéens qui organisent leur mouvement.
Mais est-ce un traditionnel mouvement de printemps ? Maintenant chaque année au printemps, ça bouge dans les facs ou les lycées. Est-ce qu’il y a quelque chose de plus profond ? Je comprends la revendication pour avoir un prof ou 2 de plus, mais ce n’est pas ça qui fait les grands mouvements de contestation. Y’a-t-il un malaise plus profond ? Les lycéens se demandent-ils ce qu’ils vont devenir…
Sur mon lycée, on ne peut pas dire que les conditions d’étude soient excellentes. Le taux de réussite au bac n’est pas très bon. Je crois qu’ c’était de l’ordre de 70% l’année dernière en S. Bien sur cela exprime un mal-être général, et le fait de supprimer des postes en masse, ça ne va faire que renforcer ce malaise.
Est-ce que vous avez réfléchi plus largement ? Pourquoi est-ce qu’on ne réfléchit pas tous ensemble parents, élèves, enseignants à une réorganisation de l’Education nationale en fonction des besoins de tel ou tel lycée ?
Ce n’est pas de réorganisation de l’Education nationale qu’il s’agit aujourd’hui, mais de casse de l’Education nationale. Quand on supprime des postes, ça signifie des cours de moins bonne qualité. On veut supprimer une année du BEP et ça veut dire des centaines d’heures de cours en moins. Nous on est contre la suppression des classes BEP. On casse l’éducation des jeunes ! Avec les différentes mesures pour fusionner les bac L, ES, S, c’est également dans le but de supprimer des profs ! C’est pour mettre en place un enseignement au rabais. Pour que ça cesse, l’Assemblée générale de notre lycée s’est prononcée pour une manifestation nationale au ministère. On a déjà fait signé des centaines de personnes sur cette question là. On fait tourner cet appel sur plusieurs bahuts, et trois l’ont repris de leur côté.
Xavier Darcos vous répond en disant « Je comprends que les lycéens s’inquiètent de leur avenir, mais je trouve que tout cela prend des proportions absolument hystériques. »
Je trouve que c’est lui qui est hystérique. Attendez ! Il s’acharne à essayer de détruire notre éducation, et ensuite il nous gueule dessus en disant qu’on est hystériques !
Il ne veut pas détruire l’Education. Il vient de ce milieu, c’est un prof lui aussi…
Peut-être, mais l’autre jour, je l’ai vu au « Grand journal » où il avait l’air ridicule parce qu’il ne savait pas faire des divisions, ni conjuguer un verbe…
Il n’est pas le seul en France. Je crois même que des lycéens ne le savent pas…
Oui sûrement, moi-même je ne le sais pas, mais dans ce cas-là je ne me permets pas d’être ministre de l’Education nationale.
L’Alliance des jeunes pour la Révolution c’est quoi précisément ? Je ne connais pas ce mouvement…
Si vous voulez m’interviewer sur l’AJR, il n’y a pas de problème, mais je n’ai pas été mandaté pour ça.
Ouh là ! Mais moi je voudrais savoir.C’est seulement pour savoir ce que vous représentez…
C’est une organisation de jeunes qui respecte la démocratie. Moi je représente les lycéens de mon bahut, je ne représente pas l’AJR.
Est-ce que vous vous êtes auto-proclamé représentant des lycéens ?
Non, j’ai été élu par les lycéens réunis en AG dans mon lycée.
Est-ce qu’ils savaient que vous étiez membre de l’Alliance des jeunes pour la révolution ?
Une bonne partie le sait, oui.
Ca vient d’où l’Alliance des jeunes pour la révolution ? C’est affilié à la LCR ?
Pas du tout. On n’a rien à voir avec ces gens-là. Nous nous sommes construits de façon indépendante.
C’est un mouvement trotskyste ?
C’est un mouvement de jeunes révolutionnaires en général.
C’est simplement pour savoir ! Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas les RG ici ! Puisque vous êtes l’un des représentants de ce mouvement de lycéens, on veut seulement savoir qui vous êtes, d’où vous venez. Puisque vous êtes membre d’un mouvement politique, c’est intéressant de savoir ce qu’il prône. L’Alliance des jeunes pour la révolution : vous voulez faire la révolution, donc vous êtes contre le système actuel…
Bien sur…
Comment vous le jugez ce système ? Pas assez démocratique ?
Actuellement, je sais que ce sont les directives européennes qui sont à l’origine de la casse de l’éducation actuelle, parce qu’elles demandent de réduire le budget et les déficits publics. C’est ce que contient le Traité de Maastricht. Nous on explique ça aux lycéens avec qui on discute, en démontrant que ces mesures viennent de là. On est là pour organiser les lycéens, pas pour prendre la tête du mouvement. C’est pour ça que je ne me présente pas en tant que représentant de l’AJR, mais comme étant un délégué élu par les lycéens.
Lorsque l’on parle de jets de projectiles, de jeunes cagoulés, de grenades lacrymogènes, de casse dans certains lycées, notamment en Seine Saint-Denis, vous dites quoi ?
C’est bien dommage. Mais ces casses-là, ce ne sont pas les lycéens qui les provoquent. Ce sont des casseurs, comme pendant le CPE, où ceux qui manifestaient n’étaient pas là pour casser. C’est souvent comme ça dans les mouvements.
(Un auditeur est interrogé) Arnaud, bonjour. Vous êtes lycéen dans le Val-de-Marne, en terminal de Bac Pro. Vous soutenez le mouvement ?
Je suis vraiment partagé. Je suis contre la suppression des postes de professeurs, car j’estime qu’on ne doit pas jouer avec la vie de ces personnes.
Mais ce sont des personnes qui partent à la retraite, et les postes ne sont pas reconduits, donc personne n’est licencié…
Je suis d’accord. Mais comme il va y avoir moins de postes, les professeurs encore en poste vont avoir une surcharge de travail
Mais il y aura moins de lycéens…
Dans mon lycée, il y a des professeurs qui ont peur de se retrouver avec des classes surchargées.
Vous manifestez ?
Non, cette année, je ne peux pas me permettre de manifester car j’ai le bac à la fin de l’année. Je compte là-dessus et sur mon avenir et obtenir l’examen.
Le bac Raphaël ? Ca approche ? Quand ont lieu les premières épreuves ?
C’est dans deux mois…
C’est le bac qui est menacé par votre mouvement ?
Je ne pense pas qu’il est menacé. Pendant la loi Fillon, il y a eu des grèves, mais la bac a été allégé en conséquence.
Alors ce n’était pas un bac normal !
Je pense que le bac est bien plus menacé si on ne se mobilise pas ! A mon sens, le bac est beaucoup plus menacé quand vous fermez des filières entières, parce qu’il n’y a plus de profs ! Ma prof de théâtre qui doit partir à la retraite dans deux ans, je ne sais pas si elle sera remplacée. C’est la même chose pour un prof de SES…
Vous avez déjà la réponse puisque vous dites a priori non…Vous connaissez déjà les conséquences, vous avez déjà tranché !
Oui bien sur, parce que ça me semble normal qu’on défende notre avenir.
Alors vous êtes prêt à aller jusqu’au bout, quitte à ce que le bac soit donné ou allégé ?
On ira jusqu’où il
faudra. Si Darcos cède avant et nous donne raison parce qu’on manifeste sur des revendications légitimes…Oui, on ira jusqu’au bout…
(Auditeur) Je voudrais juste rajouter quelque chose. Hier il y a eu un blocus dans mon lycée. Je regrette la façon dont les leaders gèrent ces problèmes. Nous avons le droit à l’enseignement et on n’a pas à nous empêcher d’aller en cours. A la récréation, tout le monde a fait une chaîne humaine, et dès qu’on tentait de rentrer dans le lycée, on se prenait des coups ! Heureusement que les surveillants ont ouvert d’autres grilles pour rentrer.
Raphaël, ce ne sont pas des méthodes !
Je suis d’accord. Dans notre lycée, nous n’avons fait qu’un blocus le jour de la manifestation. Le reste du temps, le lycée n’était pas bloqué.
Vous condamnez les blocus quand même…
Je ne suis ni pour ni contre. Ce sont les lycéens qui doivent décider de ça en AG.
Vous êtes le chef d’orchestre non ? Là vous êtes Ponce Pilate ? Quand Arnaud on l’empêche d’entrer et qu’il prend des coups, est-ce que vous condamnez ça ?
Bien sur que je condamne le fait que des gens se prennent des coups. Pour ceux qui veulent le faire, un blocus doit se faire pacifiquement. Sur mon bahut, entre 50 et 100 lycéens sont venus en manif’ sans faire de blocus. Ce n’est pas une obligation.
Il ne faut pas empêcher ceux qui veulent étudier de le faire ?
Oui, le blocus est des fois mal placé.
C’est à la limite de la démocratie ?
Oui aussi.
Vous êtes proche du Parti des travailleurs ?
Je connais des membres de ce parti, mais je ne suis pas adhérent.
C’est en lien sur le site de l’Alliance des jeunes pour la révolution. C’est la parti de Daniel Gluckstein. C’est pour ça que je vous pose la question.
On se constitue en parallèle, mais l’AJR est indépendante. On est d’accord sur certaines positions que nous partageons.
D’accord. Je vous lis un mail « Encore lycéen l’an dernier, je trouve que ces mouvements ne sont guère revendicatifs, car trop réguliers. Chaque année, ces mouvements permettent à certains de satisfaire leur égo et aux autres de sécher. Il ne faut pas chercher plus loin. »
C’est toujours inévitable que certains sèchent, mais je ne pense pas que ce soit l’aspiration d’une majorité des lycéens. Ceux qui vont en manif n’y vont pas pour sécher, je peux vous le dire…
Il ironise : « Qu’y a t-il de révolutionnaire à demander plus de profs. La France a crée plus de profs ces dernières années que n’importe quel autre pays au monde, et le niveau des élèves n’a cessé de diminuer. Ca devrait vous faire réfléchir ? C’est à croire que les manifestants ne luttent que pour un enseignement de qualité, et sont plutôt à la botte des syndicats ».
Par rapport à ça, on nous dit qu’il y a un prof pour 10 élèves. Mais un prof fait 18h de cours par semaine, un élève 35h en moyenne. Elle est là la différence.
Je ne suis pas sur que ce soit bien convainquant comme argumentaire. Il faut voir ça région par région, démographie par démographie…
Merci Raphaël. Bonne manif’ demain !